Comment passer d’engagements généraux sur le numérique responsable à des décisions opérationnelles, dans les projets comme dans la gestion quotidienne du système d’information ? Cette question conditionne le passage à l’action de nombreuses directions du numérique. Pendant longtemps en effet, les DSI, bien que de plus en plus sensibilisées aux enjeux du numérique responsable, ont pu se sentir seules pour mesurer l’impact réel de leurs SI, et l’efficacité des mesures et pratiques qu’elles pouvaient être tentées de déployer. Heureusement, en quelques années, beaucoup de travaux ont été menés, à la fois par les associations, les organisations professionnelles et par des acteurs du marché, pour apporter des réponses à leur question. En 2026, ces mêmes DSI peuvent donc faire appel à de nombreux dispositifs différents pour parvenir à leurs fins.
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Le constat formulé récemment par l’association Green IT ne manquera d’ailleurs pas de les pousser à mobiliser ce corpus d’outils de plus en plus large. Dans son étude dévoilée le 30 septembre, l’association estime en effet que les impacts environnementaux et sanitaires de l’intelligence artificielle pourraient être multipliés par sept entre 2025 et 2030. La généralisation en cours des déploiements à l’échelle de l’IA entraîne une accélération qui met en exergue le besoin d’un contrôle opérationnel des impacts dans les organisations. Dans un entretien accordé à Alliancy et GreenTech Forum, Renaud Heluin, président de Green IT et membre du comité de programme de l’événement, souligne surtout le décalage persistant entre la sensibilisation au numérique responsable et ce qui se passe au cœur des DSI. Entre la connaissance et le passage à l’acte, il reste un vrai blocage, souligne-t-il : « Dans les faits, beaucoup d’équipes doivent aller vite, livrer vite, intégrer vite, et cela détruit la qualité des choix. Le time to market devient l’ennemi du numérique durable. Les directions générales poussent parfois à afficher une posture de modernité, mais sans toujours donner le temps, les moyens ni la discipline nécessaires pour faire les projets vraiment proprement. »
Pour les DSI, la difficulté est par ailleurs moins de savoir que le numérique consomme des ressources que de déterminer où agir, avec quels critères et pour quels résultats. C’est précisément sur ce terrain que plusieurs publications récentes cherchent à apporter des réponses plus directement exploitables.
En septembre, le Cigref, association représentative des plus grandes entreprises et administrations publiques françaises qui se transforment avec le numérique, a ainsi présenté son « Référentiel de KPI Numérique Responsable ». Le document part d’un constat simple : les démarches de numérique responsable ont certes dépassé le stade de l’expérimentation dans les grandes organisations, mais leur passage à l’échelle nécessite un cadre de pilotage permettant de mesurer les résultats dans la durée.
Le référentiel propose ainsi 64 indicateurs couvrant trois dimensions : environnementale, sociale et gouvernance. Pour l’environnement, les indicateurs portent notamment sur la durée de vie, le réemploi et le recyclage des équipements, les performances des data centers, les réseaux, l’écoconception des services et l’impact carbone des infrastructures et services cloud. Côté social, sont notamment pris en compte l’accessibilité et certains critères éthiques liés à l’IA. La gouvernance intègre, elle, des éléments comme la part du budget IT consacrée aux actions responsables, la formation ou encore l’intégration de critères de numérique responsable dans les achats.
C’est par cette approche très opérationnelle que le document cherche à se distinguer. Les indicateurs sont classés selon leur fonction : mesurer un impact, évaluer une performance ou suivre une transformation. Leur collecte est par ailleurs qualifiée selon son niveau de difficulté, avec une priorisation qui doit permettre aux organisations de commencer par les données les plus accessibles.
Quelques jours auparavant, le Cigref avait déjà communiqué sur ses « 30 Must-Do Actions du Numérique Responsable », vues comme une boîte à outils. Les actions recommandées vont de la gouvernance aux achats, en passant par la gestion des équipements, du cloud ou encore des data centers. Chacune est évaluée selon son impact et sa difficulté de mise en œuvre, avec un suivi permettant de la qualifier de « non démarrée », « à l’étude », « en cours », « bloquée » ou « finalisée ».
Le Cigref a conscience que les DSI n’ont malheureusement pas toutes les cartes en main. L’association précise dans ses travaux que certains KPI reposent encore sur des données fournies par les prestataires, notamment dans le cloud, ou sur des méthodologies émergentes et en cours de consolidation pour les sujets liés à l’IA générative et agentique. Une situation qui n’est pas sans rappeler les sujets mis en avant par les DSI ayant participé au comité de programme du GreenTech Forum en 2026.
Cette logique d’outillage n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, GreenIT.fr et le Club Green IT mettent par exemple eux-mêmes à disposition des organisations des méthodes et des outils destinés à passer de la sensibilisation à l’action. Un moyen d’aller plus loin que les études et analyses portées par leur association porte-voix. Le Référentiel Green IT propose ainsi une série de bonnes pratiques et une checklist permettant d’évaluer et de structurer une démarche Green IT, tandis que le Benchmark Green IT permet aux organisations participantes de mesurer l’empreinte environnementale de leur système d’information et de se comparer à d’autres acteurs. Le collectif propose également des outils dédiés à l’écoconception des services numériques, comme EcoIndex ou GreenIT-Analysis, qui permettent de descendre jusqu’à l’analyse d’un site ou d’une application.
À ces outils pionniers, souvent spécialisés sur l’empreinte ou l’écoconception, s’ajoutent donc dorénavant de plus en plus d’outils de pilotage plus intégrés permettant aux DSI de transformer leurs indicateurs de numérique responsable en véritable pratique de management du SI et de « pilotage ».
D’autres initiatives se diffusent en parallèle sur le marché, avec pour objectif de faire descendre progressivement la mesure et le contrôle jusqu’aux choix techniques des organisations. Par exemple, e-footprint, outil open source développé par Publicis Sapient et hébergé au sein du collectif français Boavizta, est de plus en plus utilisé par de grandes organisations. Un récent article du MagIT expose ainsi comment Schneider Electric l’a notamment utilisé pour comparer plusieurs architectures de systèmes de gestion de l’énergie. Avec à la clé une réduction des émissions de CO2 de plus de 40 % par rapport à la conception initiale. L’outil cherche à prendre en compte un service numérique de bout en bout, des terminaux aux réseaux, en passant par les infrastructures cloud et les data centers. Il propose aussi de comparer différentes architectures pour des workloads d’IA, avant leur mise en œuvre, par exemple entre cloud, edge et configurations hybrides.
Le marché voit ainsi apparaître une palette d’outils spécialisés. Et le secteur public n’est pas en reste. La boîte à outils de la mission interministérielle MiNumEco recense par exemple NumEcoEval pour évaluer et piloter l’empreinte environnementale d’un système d’information, NumEcoDiag pour l’écoconception des services numériques, GreenIT-Analysis pour les impacts d’une page web, PowerAPI pour mesurer la consommation énergétique des logiciels ou encore Scaphandre pour suivre la consommation d’énergie d’un serveur.
Le cadre méthodologique s’est aussi bien précisé en quelques années, lui aussi. La version 2024 du Référentiel général d’écoconception des services numériques (RGESN) fournit ainsi 79 critères et ouvre la possibilité d’autodiagnostics de conformité.
De quoi aider également à élargir les démarches et la prise en main des enjeux au sein des organisations, dans le cadre d’une relation IT-métier vue à l’aune du numérique responsable. Le passage à l’échelle des pratiques implique en effet que la DSI ne soit pas la seule mobilisée sur les impacts opérationnels. Le numérique responsable ne peut pas rester cantonné, pour les métiers et le reste de l’organisation, à un bilan annuel ou à quelques objectifs inscrits dans une feuille de route RSE. Il doit progressivement intervenir dans les arbitrages ordinaires : faut-il conserver ces données ? Quel niveau de performance est réellement nécessaire ? Quel modèle d’IA utiliser ? Quels critères intégrer dans un appel d’offres ? Autant de points sur lesquels les DSI ne pourront souvent pas trancher seules.
La difficulté est alors moins de trouver un outil que de savoir lequel utiliser, dans quel contexte et avec quel niveau de confiance. Avoir un choix de plus en plus large de dispositifs et de méthodologies est positif, mais comme pour de nombreux autres sujets de transformation, il est difficile de compter sur une approche « one size fits all ». Un même KPI peut être facile à exploiter dans une entreprise et beaucoup plus complexe dans une administration ; une mesure d’empreinte peut être pertinente pour arbitrer une architecture mais moins utile pour piloter un parc ; un outil peut produire une estimation suffisamment robuste pour orienter une décision sans pour autant constituer une mesure absolue, déclinable sur de nombreuses filiales. C’est probablement la prochaine étape pour les organisations les plus avancées : confronter les méthodes entre pairs. Et construire, par le partage d’expériences, une forme de doctrine pratique sur l’utilisation la plus efficientes de ces dispositifs de plus en plus matures.
Dorian MARCELLIN pour GreenTech forum.