Laurent Guidat est Head of Climate and Environment chez Equans, entreprise française de services multitechniques (Groupe Bouygues). En tant que membre du comité de programme du GreenTech Forum, il alerte sur les limites du numérique face aux enjeux climatiques et appelle à replacer sobriété et usages au cœur des stratégies.

À l’époque, le sujet était encore balbutiant. Il était loin d’être une priorité. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience et des actions concrètes, mais nous ne sommes pas encore à la hauteur des enjeux. Le déclic est venu avec la mesure. Tant qu’on ne mesure pas, on ne voit pas. Je l’ai constaté chez Bouygues Telecom, sur un centre de relation client de 400 conseillers. Les consommations restaient élevées la nuit et le week-end, simplement parce que les postes restaient allumés pour les mises à jour. En passant à des postes clients légers, on a pu les éteindre hors des heures de travail et réduire de 35 % la consommation énergétique du site. Mais depuis, le numérique a profondément changé d’échelle. Ces dix à quinze dernières années les usages ont explosé, la consommation énergétique et l’impact carbone ont suivi. Malgré les progrès réalisés, on reste dans une logique de croissance continue. On reste dans une course au toujours plus.
Il faut d’abord mesurer. Sans mesure, on ne sait pas d’où l’on part, ni où l’on va. Ensuite, il faut construire un plan d’action étape par étape. Les objectifs à 2050 sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas à embarquer les équipes. Pour un collaborateur, c’est trop lointain. Il faut des jalons plus concrets. Et dire qu’il faut réduire de 90 % les émissions peut donner le sentiment qu’il faudrait arrêter l’activité. Chez Equans, nous avons des objectifs à 2030. Nous visons une réduction de 42 % de nos émissions sur les scopes 1 et 2 par rapport à 2023, et de 52 % sur le scope 3 au niveau mondial. Ce dernier représente plus de 90 % de nos émissions. Il concentre donc l’essentiel de la difficulté.
Il en révèle en tout cas la complexité. Nous dépendons directement de nos fournisseurs et, dans une certaine mesure, de nos clients. Typiquement, dans le numérique, il faut que les fournisseurs proposent des produits moins carbonés et moins consommateurs d’énergie. Mais il faut aussi que les clients acceptent de les acheter, alors qu’ils peuvent coûter plus cher qu’un équipement standard. Il faut donc travailler en partenariat étroit avec eux, identifier les postes les plus émetteurs et construire des solutions communes. La réception dépend beaucoup de la taille du fournisseur. Les grands groupes sont souvent déjà engagés. Pour une PME de 100 ou 200 salariés, la marche est plus haute. Elles n’ont pas toujours les moyens ni les compétences pour s’approprier ces sujets. Cela suppose un accompagnement dans la durée.
Le recul de certaines réglementations européennes, notamment autour de la CSRD et du pacte vert, envoie un message ambigu. Certains textes ont été mis en pause ou allégés. Cela a été présenté comme de la simplification, mais il y a aussi eu des pressions pour faire machine arrière. Pour un groupe comme Equans, cela ne change pas la trajectoire. Nous sommes engagés dans la transition énergétique, digitale et industrielle. Revenir en arrière nous ferait perdre en crédibilité vis-à-vis de nos clients. Mais pour de plus petites structures, ces signaux peuvent ralentir l’action. Plus largement, la logique court terme reste dominante. Les contraintes sociales et économiques pèsent sur les décisions. Pourtant, attendre uniquement une impulsion politique ne suffira pas. Les entreprises comme les consommateurs doivent avancer.
Il faut se méfier de cette idée. Le numérique peut aider, à condition d’être utilisé à bon escient. Par exemple, nous déployons Equans Digital, des solutions de monitoring de l’énergie intégrant de l’IA. Elles permettent d’analyser les consommations et d’orienter certaines actions d’optimisation. Mais il ne faut pas tomber dans le techno-solutionnisme. On a déjà vu des technologies présentées comme des solutions miracles. La capture carbone, c’est-à-dire le fait de capter le CO₂ pour éviter qu’il soit rejeté dans l’atmosphère, a longtemps été vue comme une réponse majeure. Aujourd’hui, on voit que le passage à l’échelle industrielle est très compliqué et très coûteux. Il y a deux ou trois ans, l’hydrogène vert a suscité les mêmes espoirs et les mêmes limites. Certaines startups qui promettaient monts et merveilles ont depuis réduit leurs ambitions, voire disparu. Il n’y a pas de solution miracle. Penser que la technologie suffira à compenser la hausse des usages est une illusion. Les gains d’efficacité existent, mais ils sont absorbés par la croissance
L’IA change totalement la donne. Dans les data centers, la puissance consommée au mètre carré va très fortement augmenter dans les prochaines années, parfois par cinq, huit ou dix selon les cas. Les systèmes de refroidissement classiques à air ne suffiront plus. Il faut tester d’autres solutions, comme le liquid cooling. Nous sommes dans une phase de transition, avec des technologies en cours de développement, de test, puis de déploiement. Les data center ont pourtant beaucoup progressé. Leur performance énergétique s’est nettement améliorée en quinze ou vingt ans. Les indicateurs comme le PUE (Power Usage Effectiveness) était souvent au-dessus de 2. Aujourd’hui, on est plutôt autour de 1,2 ou 1,3, et certains annoncent 1,1. Sans ces progrès, la situation serait déjà critique. Et malgré eux, la consommation continue d’augmenter, notamment due à l’explosion des usages IA.
C’est un sujet central. On produit et on stocke une quantité considérable de données sans toujours faire le tri. Supprimer ses mails ou nettoyer ses données, à l’échelle individuelle, cela peut sembler marginal. À l’échelle mondiale, l’impact est tout autre. Il faut aussi regarder les usages. Les réseaux sociaux, la vidéo et le streaming ont fait exploser la consommation numérique. Or tout n’a pas besoin du même niveau de disponibilité. Pour un hôpital ou une banque, l’accès continu à la donnée est critique. Pour regarder une vidéo ou échanger sur les réseaux sociaux, une coupure de quelques heures ne change pas fondamentalement la vie quotidienne. Aujourd’hui, on met souvent tout au niveau maximum de sécurité et de redondance. Il faudrait distinguer les usages. Mais cela suppose une forme de réglementation et je ne suis pas sûr qu’on veuille vraiment le faire.
Parce que le changement ne viendra pas seulement des gouvernements. Si nous attendons tout d’eux, nous risquons d’être encore là en 2050 sans avoir suffisamment avancé. Chacun doit se demander quelles actions il peut mener pour réduire son impact. Le consommateur doit devenir consomm’acteur. On le voit déjà en entreprise. Des collaborateurs ont pris conscience de ces enjeux dans leur vie personnelle et reproduisent ces pratiques au travail.
Il y a eu un vrai saut depuis les années 2000. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aller plus loin. Et pour cela, il faut rendre la transition désirable. C'est le seul moyen d'embarquer un maximum de monde. L'écologie punitive, ça ne marche pas !
La sobriété doit rester la pierre angulaire. Avant de développer une nouvelle technologie, il faut regarder le besoin réel et chercher à être le plus efficace possible. Il faut aussi donner plus de place à la low-tech. Dans l’entreprise, ce n’est pas toujours simple à faire entendre. Quand on parle de low-tech à des ingénieurs, certains demandent si l’on veut revenir à la bougie. Mais il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de concevoir des solutions plus sobres, sans ajouter de complexité inutile. Cela doit aussi passer par l’éducation. Ces sujets doivent être davantage intégrés dans les écoles d’ingénieurs, mais aussi dans les écoles de commerce. Si l’on veut changer les pratiques, il faut former autrement.
Laurent Guidat, Head of Climate and Environment chez Equans et membre du Comité de Programme de GreenTech Forum 2026.
Auteur de l'article : Fiona Slous pour GreenTech Forum