SOBRIÉTÉ

Les actions les plus bénéfiques pour l'environnement présentent également un intérêt économique

Juin 2026

À l'occasion du GreenTech Forum, Jean-Benoît Besset, Directeur de la Transition Énergétique et Environnementale d'Orange, appelle à dépasser les oppositions simplistes entre numérique, croissance et transition écologique.

Le numérique est souvent présenté à la fois comme une solution et comme un problème climatique. Comment sortir de cette contradiction ?

Cette tension n'a rien de nouveau. Les Grecs parlaient déjà du pharmakon, à la fois poison et remède. La question n'est donc pas de savoir si le numérique est bénéfique ou nuisible, mais dans quelles conditions il l'est. Une transition juste suppose d'abord de s'interroger sur la pertinence des usages. Tous les mégaoctets ne se valent pas. Utiliser davantage de ressources pour regarder des vidéos de chatons en haute définition n'a pas la même valeur que connecter les 73% d'habitants d'Afrique subsaharienne qui n'ont toujours pas accès à Internet. C’est pourquoi les approches fondées uniquement sur des calculs de coûts et de bénéfices atteignent rapidement leurs limites. Comparer des émissions de carbone est possible. Comparer des impacts environnementaux et sociaux de nature différente reste beaucoup plus complexe.

Le numérique permet-il réellement de décarboner l'économie ?

Le numérique ne décarbone rien par lui-même. Une même infrastructure peut servir à optimiser des flux logistiques, éviter des déplacements ou piloter un réseau électrique intégrant davantage d'énergies renouvelables. Elle peut aussi soutenir des usages sans bénéfice environnemental particulier. Ce ne sont donc pas les technologies qui décarbonent, mais les usages qu'elles rendent possibles. Des méthodologies existent pour mesurer ces émissions évitées, notamment celles développées par l'Union internationale des télécommunications, mais l'exercice reste complexe et doit être apprécié au cas par cas. Certaines transitions seraient toutefois beaucoup plus difficiles sans numérique. La gestion des réseaux électriques modernes en constitue un bon exemple.

Que signifie concrètement la sobriété numérique pour un opérateur comme Orange ?

Dans les marchés européens, où les forfaits sont largement illimités, la réduction des usages ne crée aucune contradiction économique pour les opérateurs. Moins de données transportées signifie également moins de coûts. Indépendamment des enjeux de coûts, la question des usages mérite d'être posée, notamment pour les plus jeunes. Les enjeux liés au temps d'écran ou à l'accès précoce aux smartphones relèvent d'abord des pouvoirs publics, mais ils participent pleinement au débat sur la sobriété. Comment pouvons-nous éviter l’ébriété générée par le trop plein de données, comment pouvons-nous protéger notamment les plus jeunes ? Par ailleurs, on peut aussi s’interroger sur la boulimie d’équipements. Un opérateur peut chercher à prolonger la durée de vie des équipements, les siens comme ceux de ses clients, et encourager des pratiques plus responsables. C'est l'objectif du programme RE, dédié à la collecte, au reconditionnement et à la remise sur le marché des terminaux. L'enjeu est majeur puisque, pour un utilisateur, l'essentiel de l'empreinte environnementale du numérique provient de ses équipements. Une autre évolution consiste à sortir d'un discours exclusivement centré sur la performance technologique. Pour la majorité des utilisateurs, certaines différences techniques entre générations d'équipements produisent peu d'effets dans les usages quotidiens.

Faut-il revoir notre approche des infrastructures numériques, notamment autour de la 5G ?

La 5G illustre parfaitement la complexité du débat. Ses détracteurs soulignent qu'elle accroît la consommation énergétique globale. Ses défenseurs rappellent qu'elle transporte les données de manière beaucoup plus efficace que les générations précédentes. Les deux constats sont exacts. Déployer un réseau supplémentaire consomme davantage d'énergie. Mais acheminer le même volume de données avec des technologies plus anciennes serait encore plus coûteux sur le plan énergétique. Le véritable sujet réside dans l'effet rebond. Des réseaux plus performants rendent possibles de nouveaux usages et stimulent parfois la consommation de données. Avec le recul, la 5G a sans doute aussi souffert d'avoir été présentée comme un argument marketing. La technologie vue comme un marqueur commercial, conduit parfois à des déploiements peu justifiés par les usages. À l'inverse, dans les zones où les réseaux atteignent leurs limites, ne pas recourir aux technologies les plus efficaces constituerait une erreur à la fois économique et environnementale.

Où se situent aujourd'hui les principaux leviers de réduction d'empreinte pour un opérateur télécom ?

Le premier enjeu concerne l'énergie, notamment en Afrique où de nombreux réseaux fonctionnent encore dans des contextes électriques fortement carbonés. La solarisation des infrastructures constitue un levier majeur. Elle réduit les émissions tout en renforçant l'autonomie énergétique des réseaux. Le deuxième chantier porte sur la chaine de valeur. Une part importante de l'empreinte environnementale dépend des fournisseurs et des équipements achetés. Pour un opérateur cela suppose un travail approfondi avec les fournisseurs pour les inciter à adapter leurs procédés industriels, les matériaux qu’ils utilisent, la logistique. Cela suppose aussi de travailler la conception des infrastructures, produits et services pour tirer le meilleur parti de ce que les industriels savent faire. Le troisième levier relève de l'économie circulaire. L'allongement de la durée de vie des équipements, le reconditionnement et la réparabilité constituent des axes essentiels de réduction d'impact. Les terminaux représentent d'ailleurs une part significative de l'empreinte environnementale du numérique.

Comment la contrainte environnementale transforme-t-elle la stratégie d'Orange ?

Les enjeux environnementaux ne relèvent plus d'une démarche périphérique. Ils sont désormais intégrés au pilotage même de l'entreprise. La mesure joue un rôle central. Sans indicateurs fiables, il est impossible de suivre une trajectoire de réduction des émissions ou d'évaluer les conséquences environnementales des décisions opérationnelles. Cette logique a notamment conduit à accélérer la solarisation des réseaux, à renforcer les programmes de reconditionnement ou encore à approfondir le travail mené avec les fournisseurs. Dans de nombreux cas, les actions les plus bénéfiques pour l'environnement présentent également un intérêt économique.

Peut-on concilier performance économique et ambition climatique ?

Trouvez-moi une économie dans un monde invivable. L'opposition entre économie et environnement me paraît largement artificielle. Aucune prospérité durable n'est envisageable dans un contexte de dérèglement climatique, de tensions croissantes sur les ressources ou de déplacements massifs de populations. L'enjeu ne consiste donc pas à arbitrer entre performance économique et transition environnementale. La préservation des conditions d'habitabilité constitue au contraire l'une des conditions de la prospérité à long terme. Cette trajectoire implique une réduction de certaines consommations matérielles, en particulier liées aux énergies fossiles. Elle ouvre également des opportunités considérables pour les entreprises capables de développer des modèles plus circulaires, plus sobres et plus résilients. Les organisations les plus avancées sur ces sujets sont souvent aussi les mieux préparées aux crises énergétiques, géopolitiques ou aux tensions d'approvisionnement.

Quels sujets devraient être prioritaires en 2026 ?

La maîtrise des usages figurera parmi les grands sujets des prochaines années. L'enjeu ne consiste plus seulement à améliorer l'efficacité des technologies, mais aussi à s'interroger sur leur pertinence. L'intelligence artificielle occupe également une place centrale dans ce débat. La tentation existe de mobiliser des modèles génératifs pour répondre à l'ensemble des besoins, alors que des solutions beaucoup plus simples suffisent souvent. Une image résume bien cet enjeu. Utiliser un marteau-pilon pour écraser une mouche ne fonctionne pas, la mouche est bien trop agile. La sophistication technologique n'apporte pas systématiquement la meilleure réponse. Le défi consiste à choisir l'outil adapté au besoin plutôt qu'à privilégier automatiquement la technologie la plus puissante.

Jean-Benoît Besset, SVP Transition Environnement and Energy d'Orange

Auteur de l'article : Fiona Slous pour GreenTech Forum