NUMÉRIQUE RESPONSABLE | STRATEGIE

IT for Green : à la recherche de la bonne méthodologie d’évaluation de l’impact des projets pour mieux les déployer

Mars 2025

Alors que le numérique est souvent critiqué pour son impact environnemental, il pourrait aussi être un levier de décarbonation. Mais comment en mesurer réellement les effets positifs ? Pour espérer un déploiement à grande échelle, une méthodologie rigoureuse d’évaluation de l’IT for Green s’impose.

Le numérique, souvent perçu sous l’angle de son empreinte carbone croissante, recèle aussi un potentiel certain pour aider les organisations à réduire leur propre impact environnemental. C’est tout l’objet de l’IT for Green : utiliser des solutions numériques pour réduire l’empreinte environnementale d’une activité, d’un service ou d’un processus.

Mais cette promesse reste à valider par des faits et non des intuitions. Pour Flora Fischer, déléguée au Numérique Responsable au Cigref, « on parle beaucoup de l'empreinte du numérique et, finalement, assez peu de ses effets positifs. » Et de constater que malgré la montée en maturité sur les démarches Green IT, le volet IT for Green reste encore peu intégré dans les stratégies des entreprises.

« On a l'impression d'être arrivé à un état de l'art qui est assez consensuel sur l’empreinte du numérique. On s'autorise davantage aujourd'hui à essayer de valoriser le numérique comme outil d'aide à la décarbonation ou aux stratégies RSE » détaille Flora Fischer.  À ses yeux, cet angle est encore peu exploité dans les stratégies Numérique Responsable, « mais il est justement en passe d'être intégré en tant que stratégie complémentaire. »

Une évaluation complexe, au cas par cas

À travers les groupes de travail du Cigref qui ont travaillé sur ce rapport, il apparaît clairement pour Flora Fischer que les porteurs de stratégie numérique responsable dans les grandes entreprises cherchent à valoriser ce sujet IT for Green, même s’ils avancent avec précaution : « il faut qu'on ait une méthode d’évaluation commune pour s'assurer qu'on parle bien de la même chose. La prudence est liée au fait que pour l'instant on ne sait pas encore quantifier les impacts de manière homogène et à l'échelle internationale. »

L’un des freins majeurs est donc méthodologique. Le rapport du Cigref le souligne : les effets de l’IT for Green sont multiples – directs, indirects, voire systémiques. Ils nécessitent une approche d’évaluation très fine, secteur par secteur, cas d’usage par cas d’usage. Pour Flora Fischer, « c’est forcément par cas d’usage métier qu’il faut raisonner ». Et d’alerter sur certaines études sectorielles trop enthousiastes « qui ne tiennent pas compte de l’effet rebond ni de l’impact de la solution elle-même. Sans une analyse ACV d’un projet, la vision est biaisée. »

Des initiatives travaillent sur ce sujet d’évaluation. Au niveau international, l’European Green Digital Coalition a défini des guidelines et une méthodologie sectorielle d’évaluation carbone nette de solutions numériques. En France, l’ADEME a produit une étude relative à l’apport du numérique à la réduction de l’empreinte environnementale des autres secteurs de l’économie, complétée par un état de l’art des méthodologies existantes d’évaluation des impacts directs et indirects.

Vers une grille d’analyse commune

Le Cigref propose pour sa part de se doter d’une grille d’analyse commune, prenant en compte à la fois les bénéfices d’une solution numérique, les effets rebonds potentiels, les transferts d’impacts et les impacts de son propre fonctionnement (matériel, consommation énergétique, etc.). C’est la notion de “valeur nette carbone” : comparer les gains permis par une solution IT avec les émissions qu’elle engendre elle-même.

Le calcul de cette valeur nette carbone a pour objectif de contrer le risque qui peut se cacher derrière chaque promesse d’optimisation : un effet rebond. Par exemple, une flotte de véhicules de livraison mieux gérée grâce à un logiciel de planification peut inciter à augmenter le nombre de tournées. De même, une expérimentation virtuelle peut remplacer une version physique, mais avec une consommation serveur très élevée.

La prudence est d’autant plus de mise, dans un contexte d’explosion de la consommation énergétique liée à l’intelligence artificielle. « L’IA générative vient remettre à plat le sujet de la consommation énergétique » souligne Flora Fischer, « il y a des cas d’usage certainement intéressants (santé, environnement, etc.), mais on reste dans l’incertitude à réussir à avoir le calcul net de l’empreinte. »

Des cas d’usage prometteurs mais dispersés

De nombreuses initiatives IT for Green existent déjà au sein des entreprises. Le rapport met en lumière plusieurs exemples concrets : monitoring énergétique dans les usines, jumeaux numériques pour les villes, outils d’aide à la décision pour réduire les consommations d’eau ou d’énergie.

Chez Michelin, l’usage de capteurs embarqués dans les poids lourds a permis une réduction significative de la consommation de carburant, avec un ratio bénéfice/impact de plus de 100 en équivalent CO2. Néanmoins, le retour d’expérience partagé montre que le bénéfice est divisé par trois lorsqu’on considère les impacts environnementaux et l’ensemble du cycle de vie de la solution digitale.

Ces projets sont souvent portés par les métiers, hors du radar des équipes RSE ou des DSI.  Le rapport relève d’ailleurs que “l’IT for Green fonctionne essentiellement par projets. C’est peut-être la principale difficulté pour l’IT, et la preuve que ces démarches nécessitent une gouvernance adaptée.”

Les parties prenantes concernées par ces projets sont principalement les métiers, en particulier l’innovation, les départements informatiques/numériques et les départements développement durable. « Le sujet IT for Green existe, mais les entreprises en parlent peu parce qu’il manque souvent une impulsion commune entre DSI et direction RSE », constate Flora Fischer.

Pour passer à l’échelle, il faut donc structurer les démarches. Cela passe par quatre étapes, selon le rapport : recenser les projets IT for Green existants, intégrer les données environnementales dans la stratégie data des organisations, embarquer les équipes dans une démarche collective, et définir des indicateurs de suivi et de performance.

Vers une convergence des approches

Ce que montre le rapport du Cigref, c’est la nécessité de faire converger Green IT et IT for Green. Réduire l’empreinte du numérique tout en exploitant ses effets positifs : les deux démarches doivent aller de pair, avec une gouvernance claire, des outils adaptés et une culture d’évaluation partagée. C’est aussi une invitation à décloisonner les initiatives. Le numérique responsable ne doit pas se limiter à un périmètre IT, mais irriguer l’ensemble des métiers, en lien avec les objectifs RSE.

Comme le conclut le rapport, “les démarches IT for Green offrent une vision ambitieuse qui permettrait de tendre vers un usage raisonné du numérique, au service de l'environnement et des transitions énergétiques”. Pour maximiser ces gains environnementaux et économiques, les organisations doivent intégrer l’IT for Green sur toute la chaîne de valeur et dans leur stratégie numérique responsable.

Et un des principaux enjeux restera donc, dans ce cadre, d’adopter des méthodologies partagées, comme celles de l’ADEME ou de l’European Green Digital Coalition, et de capitaliser sur les retours d’expérience pour faire émerger des pratiques communes. Pour le Cigref, il est temps d’arrêter de considérer l’IT for Green comme une promesse lointaine, et de le penser comme un levier concret, dès lors qu’il est rigoureusement encadré.

A propos

Flora Fischer est Directrice de Mission - Déléguée au Numérique Responsable au Cigref et membre du Comité de Programme de GreenTech Forum 2025

Auteur de l'article : Rémy Marrone pour GreenTech Forum

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